Création mondiale à partir de l’œuvre de John Dowland – scénographie et mise en scène Aurélien Bory, compagnie 111 – avec Thibaut Garcia et Aure Wachter – au Théâtre Jean-Claude Carrière du Domaine d’O, Montpellier – dans le cadre de Montpellier-Danse, avec le Nouveau Festival Radio France Occitanie.
Sept larmes pour Elisabeth est né de la rencontre entre Aurélien Bory, metteur en scène développant son travail avec des artistes de différentes disciplines ; Thibaut Garcia, l’un des guitaristes classiques les plus doués de sa génération, aux origines espagnoles ; Aure Wachter, danseuse auprès de nombreux chorégraphes et tête chercheuse vers une expression artistique totale faisant le lien entre les pratiques vocales et le mouvement.
Très vite Seaven teares de John Dowland, maître du luth, s’est imposé à eux. L’œuvre date de 1600, et a connu au fil des ans de nombreuses déclinaisons. Thibaut Garcia avait interprété il y a quelques années avec Philippe Jaroussky ces pavanes pour un quintette de violes et luth qui en forment le noyau, chacune étant basée sur la chanson Flow My Tears / Coulez mes larmes.
L’équipe s’est emparée de ce motif du chagrin et de la mélancolie souvent traité par la littérature : « Coulez mes larmes, tombez de vos sources ! Exilé à jamais : laissez-moi me plaindre. Là où l’oiseau noir de la nuit chante sa triste infamie, laissez-moi vivre dans la solitude » dit Seaven teares dans un mouvement de superbe descente chromatique. À l’âge baroque, le paratexte des traités de mélancolie exprime la rhétorique qui accompagne l’édition médicale. Tirso de Molina publie en 1611 une pièce intitulée El Melancólico dont le personnage principal, confronté à un amour impossible, lance : « Je suis à ce point pris d’amour que je ne sais si je vis en moi-même. » Robert Burton en 1621 écrit L’Anatomie de la mélancolie, recueil informel d’essais observant le mal-être humain et les divers remèdes proposés, tels que la prière, l’art et l’engagement social. Plus tard, à la fin du XIXème siècle, Le spleen baudelairien désignera une profonde mélancolie née du mal de vivre qu’exprime Baudelaire dans son recueil Les Fleurs du mal.
Avec Sept larmes pour Elisabeth côté ciel un magnétophone haut perché monte, descend, et conduit le chant. Côté terre une immense étoffe marine élégamment plissée s’étend et recouvre le sol avant de devenir vêtement princier pour la danseuse en majesté, comme une toge ou peut-être la robe d’apparat d’Elisabeth 1er qui signait la fin de la dynastie des Tudors. Aure Wachter s’enroule dans cette tenture-sculpture dans laquelle elle inclut Thibaut Garcia et devient comme la figure de proue d’un navire, avant de se fondre dans le rideau de fond de scène qui paraît comme la voile d’une felouque sur le Nil, avant de tomber. Dans ces plis comme des « coulées de l’arrière-ban des souffrances » dirait Henri Michaux ; ou vers « le pli qui va à l’infini, le trait du Baroque » complèterait Gilles Deleuze, on rencontre les plis de l’âme et ceux du cerveau, faits de circonvolutions et sillons, l’espace de la pensée.
On entre dans une pièce singulière, fragile et belle comme une enluminure où s’échangent les disciplines, où le geste est lent, où la scénographie, la musique et le mouvement fusionnent, où le sens et la référence de l’époque passent par un signe théâtral, comme la fraise, cette collerette elle aussi formée de plis dont se pare la danseuse qui en superpose plusieurs lui donnant une possibilité de jeu et une écriture stylistique comme un cygne, la coiffe d’une religieuse, le soleil et la lune. Le guitariste danse, loin de ses partitions, la danseuse chante, la rencontre se scelle autour de la guitare et d’un nouveau vocabulaire qui décale les frontières de l’espace et de la lumière, du geste et de la dramaturgie, du mouvement. La mélancolie coule dans la danse et le rythme, dans les étoffes et les rideaux blancs qui se mettent à onduler. Dos au public, Thibaut Garcia, porte, lui aussi, une fraise autour du cou. L’atmosphère rougit. Puis la guitare arrive au cœur de la danse, inversant la gravité et accélérant le mouvement, entre rotations de plus en plus rapides, suspensions et fausses chutes. Une superposition de sons traverse l’atmosphère, comme un tonnerre en écho.
Le final accélère la cadence et se perd dans le tourbillon de la vie et de la folie. Le son de la guitare parvient de la coulisse. Des vêtements noirs sont accrochés sur la toile blanche comme autant de dépouilles. Le metteur en scène déplie l’espace, la danseuse paraît, drapée dans une cape noire à capuche, l’image d’Elisabeth, deuxième fille d’Henri VII d’Angleterre et d’Élisabeth d’York, vient hanter la scène. Elle danse et se met à tourner de plus en plus vite d’une manière effrénée, la cape s’enroule autour d’elle et s’envole. Le mouvement musical s’accélère. Elle est l’aigle impérial et la reine. Le plateau se modifie et dresse comme un mur qui clôture l’espace. Thibaut Garcia seul au centre joue un morceau sublime et virtuose tandis qu’Aure Wachter revient et chante. Le magnétophone redescend, la danseuse monte à l’échelle et se place au sommet du mur comme une funambule, tout ralentit puis tout s’arrête. Belle image finale.
Dans Sept larmes pour Elisabeth, œuvre construite au carrefour de trois disciplines et des interactions qui se tissent entre elles, la musique devient danse et la danse est musique. La dramaturgie qu’élabore Aurélien Bory à travers la mélancolie de l’œuvre – « ce bonheur d’être triste » comme le disait Hugo – appelle la singularité, comme l’était son dernier spectacle, Invisibili, créé en octobre 2023 à Palerme à partir d’une fresque murale monumentale liée à la ville italienne, Le Triomphe de la mort ( * cf. notre article publié le 3 février 2024 dans Ubiquité-Culrures). Beauté et profondeur accompagnent ce motif des larmes en un mouvement lancinant où les artistes s’interrogent et nous questionnent sur le lien entre mélancolie et acte de création.
Et Mention spéciale au festival Montpellier Danse dans le parcours d’excellence de cette 46ème édition – qui se referme sur ces Sept larmes pour Elisabeth, création mondiale à nouveau – première édition de la direction collégiale de l’Agora-Cité internationale de la Danse qui fédère désormais le Centre chorégraphique national Montpellier Occitanie et Montpellier Danse, Agora codirigée par Jann Gallois, Dominique Hervieu, Pierre Martinez et Hofesh Shechter que nous félicitons.
Brigitte Rémer le 10 juillet 2026
Avec Thibaut Garcia et Aure Wachter – scénographie et mise en scène Aurélien Bory – direction musicale Thibaut Garcia – chorégraphie Aure Wachter, spectacle accueilli en partenariat avec Écriture chorégraphique – création lumière Arno Veyrat – conception technique décor Pierre Dequivre et Pierre Pailles – collaborateur artistique et technique Stéphane Chipeaux-Dardé – construction du décor Pierre Pailles, Pierre Dequivre, Steve Duprez et Stéphane Chipeaux-Dardé – costumes Gwendoline Bouget – régie générale et plateau Thomas Dupeyron – régie plateau Julien Launay – régie lumière Arno Veyrat – régie son Adrien Maury – directrice des productions Marie Reculon – production Compagnie 111/Aurélien Bory.
Vendredi 3 et samedi 4 juillet 2026 à 20h, Théâtre Jean-Claude Carrière du Domaine d’O, dans le cadre de Montpellier Danse, avec le Nouveau Festival Radio France Occitanie – En tournée : les 19 et 20 novembre 2026, Philharmonie de Paris – les 24 et 25 novembre, Scène nationale d’Orléans.





















































































